Provocations, violences, affrontements. On connaît les relations parfois obsessionnelles et rageuses des jeunes et des policiers dans les cités. À Nantes, patiemment,des associations s'échinent à maintenir la discussion. Jusqu'à faire monter sur scène un commissaire, un gardien de la paix et des ados.
Ce mercredi, le commissaire déboule ébouriffé, avec un peu de retard. « Excusez-moi, me voilà. Je courais après des manifestants. » En ce moment, « c'est chaud ». Le jour, il y a des défilés lycéens et étudiants tendus dans les rues de Nantes. La nuit on surveille les cités comme le lait sur le feu. Mais le commissaire tient parole. Les mercredis et samedis, il ne loupe pas une répétition depuis deux mois. Et bye-bye les week-ends.
Charef et Amir, 15 ans, venus du quartier populaire et sensible de Bellevue, sont assidus aussi. « Des jeunes et des policiers sur une même scène, c'est une première en France !, fanfaronne Amir, 15 ans. Ça vaut le coup d'essayer. »
Cet après-midi donc, au Dix des Garennes, une maison de quartier de Nantes, la petite troupe bosse son tempo comique, travaille ses effets de manche. Elle cherche l'inspiration. Le commissaire pense à « Pierre Dac et Francis Blanche. » « Connais pas », souffle El Hadj. Action ! On inverse les rôles. Le commissaire joue au chauffeur. Il dodeline de la tête et tourne un volant imaginaire. Derrière lui, sur une banquette de voiture, un vrai gardien de la paix interprète un haut gradé. Amir et Omar surgissent en bonnet et baskets. Ils appartiennent à la PJ, « la police des jeunes ». On n'en dira pas davantage. Metteurs en scène et comédiens tiennent à préserver la surprise pour les deux seules représentations de cette farce, baptisée Le ballon d'or.
Le projet est né du travail initié par le Centre interculturel de documentation (association qui oeuvre pour les échanges interculturels) voilà des mois. « C'est parti d'une médiation entre jeunes et policiers, raconte Aïcha Boutaleb, mère porteuse du bébé. Face aux policiers, 150 jeunes des quartiers ont pu exprimer ce qu'ils vivaient. Les humiliations des contrôles, par exemple... » Sur cette matière, Art Matur', association fondée pour ramener le théâtre dans les quartiers populaires et mener des actions de prévention, a boutiqué cette saynète. « On a écrit le texte avec les jeunes et les policiers, raconte Omar El Houmri, cofondateur d'Art Matur' avec Mustapha Abdelkrim et El Hadj Tayeb. Le théâtre est un bon moyen d'expression. Là, il démontre la volonté, des deux côtés, de maintenir le dialogue. » Avec l'espoir que le projet irrigue les quartiers ou les couloirs du commissariat.
La première représentation, suivie d'un débat, sera donnée, le 7 décembre, à la maison de quartier. « Ici, ça ira, c'est petit, j'ai pas trop le trac, se projette Amir. Le lendemain, à la Cité des congrès, ce sera pas la même histoire ! » « Ça va aller, ce ne sera pas la salle de 2 000 places », rassure Aïcha. « J'veux une loge privée avec une Playstation », exige l'apprenti comédien en se gondolant. Hé, Amir, c'est pas trop la honte pour Charef et toi, dans votre quartier de Bellevue, de jouer avec des policiers ? « Moi, j'ai pas de problème avec eux. Ils me dérangent pas. Laurent et Mustapha sont sympas et rigolos et puis ça montre qu'on peut se parler. »
Qu'en pensent les copains ? « Je l'ai dit à ceux en qui j'ai confiance, souffle Amir. Sinon, les autres vont me chambrer. » On avance que pour M'sieur le commissaire, patron des brigades anticriminalité, cette petite comédie doit être difficile à assumer. « Je travaille à Nantes, depuis dix ans, alors, ma réputation auprès des policiers n'est plus à faire. » Pragmatique, il pense aussi à l'avenir. « Un jour, peut-être, face à une foule hostile, je verrai un visage que je connais. En connaître un, c'est en connaître cinq, puis dix. Alors, ils entendront ma voix. »
Mustapha, gardien de la paix fraîchement nommé dans le quartier, voit dans ce « défi », « une façon de montrer que le dialogue reste ouvert ». « Au début, il était un peu stressé de jouer avec son patron ! s'amuse El Hadj. Ça va mieux, mais il le tutoie toujours pas. » « La seule vraie difficulté était de jouer quelque chose qui ne nous mette pas trop bas », ajoute le commissaire. La saynète bien troussée joue à plein tube de l'autodérision. Il faut entendre les policiers lâcher des « Wesh-wesh, yo ! » comme des ados. Cet exercice de coureur de fond intrigue au-delà de Nantes. Des gens de Nanterre ont fait le déplacement pour imaginer un partenariat. Dans la salle, un cri : « T'as pas fini de jouer avec les flics ? » C'est la mère d'un comédien qui bat le rappel. Pas de souci, c'est dans le texte.
Un responsable associatif, un policier, un chercheur et un maire proposent leurs solutions pour améliorer les relations entre la police et les jeunes.
"Remettre les services publics dans les cités" DIABY DOUCOURÉ Directeur adjoint d'un service jeunesse (Aubervilliers)
"Cela fait vingt ans que le débat est ouvert. La police peut sans doute faire beaucoup mieux en évitant les contrôles à répétition ou en effectuant de vraies enquêtes, indépendantes, lorsqu'il y a suspicion de bavures. Elle peut aussi améliorer son recrutement pour ne plus affecter les plus jeunes dans les quartiers les plus difficiles. Mais je crois que la réflexion sous le seul angle policier n'est pas la bonne porte d'entrée. Dans nos quartiers, les derniers services publics qui sont représentés en permanence sont l'éducation et la police. Les policiers se prennent donc, de plein fouet, le ressentiment vis-à-vis de toutes les institutions. Tant que ce problème de fond ne sera pas réglé, on aura les mêmes problèmes, donc les mêmes débats et les mêmes réunions. Remettre les services publics dans les cités, c'est la priorité."
"Créer des maisons de l'adolescence et de l'enfance" SYLVIE FEUCHER Secrétaire générale du Syndicat des commissaires (SCPN)
"Le tout répressif comme le tout préventif ne marchent pas. Sur le terrain, lorsque les policiers identifient des jeunes en difficulté, ils n'ont pas de relais. Vers qui se tourner ? Il faudrait mettre en place des maisons de l'enfance et de l'adolescence dans les quartiers les plus difficiles. Regrouper tous les services publics, y compris la police, sur des sites uniques pour faciliter le contact. Cela peut être un moyen d'aider les mères qui n'arrivent plus à élever leurs gamins. On me répond que ça coûte de l'argent, que c'est compliqué. Mais si on laisse les jeunes s'élever tout seul, dans la rue, on se prépare des bandes beaucoup plus dures dans dix ans. La police aussi peut faire mieux. Ne pas nommer n'importe qui sur les postes les plus sensibles. Il faudrait pouvoir organiser des castings pour recruter les plus expérimentés, les mieux préparés."
"Améliorer les modes d'intervention de la police" MARWAN MOHAMMED Chercheur, responsable d'association dans le Val-de-Marne
"Les acteurs de terrain ne pourront pas travailler auprès des jeunes s'il n'y a pas de rupture dans les modes d'intervention de la police. Sur l'usage de la force. Sur les contrôles d'identité. Sur la manière de communiquer. Ces changements ne feraient pas disparaître les tensions, mais permettraient de sortir de la surenchère. Après, il faut que les autorités fassent confiance aux acteurs locaux pour nouer des contacts. Il faut, en parallèle, que la police déverrouille l'IGS (la police des polices) qui est censée enquêter sur les violences policières. Aujourd'hui, il y a une sorte de fatalisme dans les quartiers vis-à-vis de ces violences, très peu poursuivies. C'est une erreur des autorités : la machine de protection est efficace sur un plan juridique pour les policiers ; mais elle produit l'inverse sur le terrain en les exposant à la surenchère des jeunes."
"Mettre en place des ripostes graduées" GÉRARD SÉGURA Maire PS d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)
"On peut avoir une réflexion nationale, mais je crois que c'est le travail local qui est indispensable. Les maires peuvent avoir un rôle essentiel si on ne les considère pas comme des shérifs supplémentaires mais comme des relais qui comblent les fossés relationnels. Sur Aulnay, l'habitude avait été prise d'envoyer immédiatement la police nationale, qui intervenait parfois avec force. Nous avons mis en place un dispositif de riposte graduée en fonction des problèmes rencontrés. D'abord, ce sont les médiateurs qui interviennent, puis, si ça ne suffit pas, la police municipale et, enfin, la police nationale. On n'exclut jamais la réponse répressive - il y a des moments où ce n'est plus aux médiateurs d'intervenir -, mais on la conçoit comme une solution de dernier recours."
Mohamed Mechmache, président du collectif ACLEFEU, et Mohamed Douhane, commandant de police, donnent leur avis sur l'initiative gouvernementale.
Mohamed Mechmache, président du collectif ACLEFEU :
"La dégradation des relations entre la police et les habitants des quartiers, c’est quelque chose qu’on dénonce depuis un certain temps, et cela ne concerne pas seulement les jeunes. Les contrôles à répétition, le tutoiement et le non-respect du code de déontologie par certains policiers, le sentiment d’injustice après des bavures non sanctionnées… Ce sont des ingrédients qui finissent par pourrir la vie des citoyens. Pour réinstaurer la confiance, il faut un changement du comportement de certains policiers. Il faut surtout une vraie volonté politique. C’est une bonne chose qu’une table ronde soit mise en place. Mais il faut espérer que ce n’est pas juste de la communication."
Mohamed Douhane, commandant de police membre de Synergie officier. Il est l’auteur de Les Tabous de la police, Itinéraire d'un flic français (Bourin Éditeur) :
"Restaurer le dialogue est indispensable dans les quartiers populaires. Mais il faut aussi de la fermeté. Les violences à l’égard de la police sont le fait d’une extrême minorité, soit de jeunes bien installés dans la délinquance, soit de jeunes qui s’en prennent aux forces de l’ordre par provocation. Ils ont en fait un rapport difficile avec les institutions en général. Il est très important que les autres jeunes se désolidarisent des casseurs et des trafiquants. Au niveau de la police, il faudrait notamment poursuivre la politique de diversité en matière de recrutement. Il est vrai aussi que les policiers qui sont dans les quartiers les plus difficiles sont les moins expérimentés. J’espère que ça changera. "













































Agé de 69 ans, il avait été hospitalisé mi-juillet suite à un accident
cardiaque.
Le temps des
Au
printemps, quelques coureurs licenciés du MSV






