Baverez : "Il ne faut pas rater la sortie de crise"
Nicolas Baverez, économiste et historien, analyse les derniers chiffres économiques. Pour lui, "il ne faut pas se contenter de l’illusion d’un retour automatique
à l’équilibre".
Sortons-nous de la récession ?
Nous assistons aux premiers signes de stabilisation de l’activité économique avec une croissance positive au deuxième trimestre aux Etats-Unis et en Europe. Au prix d’une mobilisation sans
précédent de la politique économique, les mesures d’urgence ont sauvé les banques, enrayé la déflation et, pour l’instant, évité le protectionnisme. Mais la crise
est loin d’être finie. Après le choc financier, nous allons subir en 2009 et 2010 le choc économique et social : une baisse de 10 % du commerce mondial, la
multiplication des faillites et la montée d’un chômage structurel (10 %). La reprise risque d’être une reprise sans emplois. Nous risquons donc dix ans de croissance lente, 2 % aux
Etats-Unis et 1 % en Europe.
Votre crainte ?
Les dirigeants politiques, les chefs d’entreprise, les banquiers, les citoyens ont eu tellement peur à l’automne 2008 que chacun est prêt à prendre des risques
démesurés pour soutenir l’activité au risque d’une nouvelle bulle. D’une certaine manière, le pire est peut-être devant nous. Il faut éviter l’erreur de 2001 : après le krach, la politique
monétaire avait évité la déflation mais elle avait ensuite laissé gonfler une monstrueuse bulle de crédits. La confiance dans les Etats et dans les banques centrales a permis de calmer la bulle
spéculative. Mais si, demain, une nouvelle bulle se forme autour de la dette des Etats et des banques centrales, le capitalisme n’a plus de défenses immunitaires ni
de capacités de réponse. Le monde ne peut se payer un tel choc avant une génération. Il faut tout faire pour ne pas rater la sortie de crise. Sinon, nous
irions au-devant des mêmes périls que dans les années 1930: dépression, chômage de masse, nationalismes.
Pour vous, tout repart comme avant ?
Les banques, les dirigeants politiques et l’opinion repartent sur les principes qui ont créé la bulle. Les marchés financiers ne sont pas plus régulés aujourd’hui
qu’en 2007. Leur réforme est au point mort, aussi bien à Wall Street qu’à la City. Ajoutons-y le retour de la spéculation: le yo-yo sur le pétrole, un rallye boursier déconnecté de la réalité
économique. Business as usual! Prenez Goldman Sachs et ses bonus faramineux: en projet, 20 milliards sur l’année pour ses 20.000 salariés. Mais aujourd’hui, c’est le contribuable américain
qui assure le jeu spéculatif de Goldman Sachs! On ne peut accepter cette situation où les banques reprennent des risques majeurs, adossées à la garantie publique,
assurées de ne pas faire faillite ! Il faut renforcer la supervision des risques et séparer à nouveau les banques d’investissement et les banques de détail.
Cette reprise est-elle artificielle ?
En tout cas, elle se fait sur la perpétuation des modèles anciens: le consommateur américain va recommencer à s’endetter pour acheter des produits chinois fabriqués
avec des machines-outils japonaises ou allemandes. Actuellement, le flot des dépenses publiques américaines tire l’économie chinoise: 88% de la relance de la Chine est consacrée à des
investissements dans des usines orientées vers l’exportation. La question de fond est la suivante: comment revenir à une demande solvable du consommateur, sans
recours à l’endettement ? Le désendettement du consommateur (plus de 130% du revenu disponible dans la plupart des grands pays) peut prendre une décennie. Et il faudra une à deux décennies pour apurer les dettes publiques (150 % du PIB des pays du G10 en 2014). Dans le monde développé, dès que la reprise sera confirmée, il faudra
donc – malgré l’installation d’un chômage structurel – augmenter les taux d’intérêt, diminuer les dépenses publiques et, mais oui, remonter les impôts. Sinon, ce sera l’inflation qui n’est
jamais une bonne nouvelle.
Quel pourrait être le nouveau modèle ?
Les pays développés doivent retrouver une compétitivité en investissant sur le long terme: recherche, innovation, éducation… En Europe, il faut accélérer la
constitution d’un gouvernement économique et l’émergence d’un vrai capitalisme continental. La Chine et les pays émergents devront soutenir leur consommation intérieure. La solution
consiste à créer un Etat providence, comme en Europe dans les années 1950. La Chine doit permettre aux Chinois de diminuer leur épargne en leur fournissant une
garantie collective pour financer l’éducation des enfants, la santé, la retraite. Il faudrait 600 milliards de dollars pour lancer le processus, à mettre au regard des 2.000 milliards de
dollars de réserves de change. La Chine doit agir vite: au contraire de l’Europe, elle va connaître le vieillissement avant même d’être riche.
Mais la mondialisation n’est-elle pas freinée ?
L’histoire hésite. Cette crise de la mondialisation a eu pour résultat paradoxal une renationalisation des politiques économiques. Il est possible, si l’on arrive à éviter le populisme, que la
mondialisation poursuive son cours malgré l’augmentation du chômage, partout dans le monde, et l’appel au contribuable, dans les pays développés sur plusieurs générations. Trois grandes négociations vont déterminer la configuration économique du 21e siècle: sur les monnaies (avec la fin du monopole du dollar face à l’euro et au yuan) ; sur le
commerce et sur la protection de l’environnement. L’attitude de la Chine sera déterminante. Il est impossible que la deuxième économie du monde conserve durablement une monnaie
inconvertible et un système de non-droit en matière de propriété intellectuelle. 2009 est une année décisive, avec le sommet du G20 de Pittsburgh, le mois prochain,
en matière de régulation financière, et la conférence de Copenhague pour la gestion des risques planétaires, d’abord le réchauffement climatique.
Comment voyez-vous l’équilibre du capitalisme mondial ?
Cette crise va accélérer le basculement du capitalisme vers l’Est et le Sud. Les Etats-Unis ont perdu leur suprématie absolue sur l’économie mondiale. Et l’Occident
n’a plus le monopole sur le capitalisme et sur l’histoire du monde qu’il détenait depuis le XVIe siècle. Le capitalisme, ce caméléon, mute à travers des crises qui lui permettent de se
moderniser. Certaines ponctuelles (1987, 1997, 2001) et d’autres, plus graves peuvent tourner à la catastrophe, comme dans les années 1930, où la déflation a contribué à la course à la Seconde
Guerre mondiale. La déstabilisation des classes moyennes par le chômage de masse peut mettre en péril la démocratie. C’est pour cela qu’il ne faut pas se contenter
de l’illusion d’un retour automatique à l’équilibre.